Voyage à la Nouvelle Philadelphie : l'utopie de Guillaume-Joseph Saige (1803)
L'utopie du Voyage à la Nouvelle Philadelphie, texte de 104 pages, inaugure l'ouvrage intitulé Opuscules d'un solitaire, publié sous anonymat en 1803 (an XI), à Bordeaux, chez Bergeret, Libraire, Fossés de l'Intendance, n° 22. Il s'agit d'un recueil de textes publiés antérieurement et regroupés pour une publication en 1803. L'ouvrage est attribué, par le Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier (tome 2, 1822), à Saige, avocat, Bordeaux, auteur du Catéchisme du citoyen [ici].
Contenu
Avertissement
Le Voyage à la Nouvelle Philadelphie est supposé traduit de l'anglais, comme l'indique l'avertissement, qui précise que l'action se passe en 1791.
Le texte évoque " un peuple heureux par les douceurs de la vie champêtre, une religion simple et sublime et les avantages d'un gouvernement fondé sur l'ordre et sur la liberté". S'agit-il d'une fiction ? " Qu'il existe ou non, quelque part, un pareil ordre social, il n'est pas douteux que ce ne sera jamais qu'une fiction pour bien des nations et des individus". Le caractère fictionnel est donc assumé autant que regretté : les peuples désirent-ils vraiment être heureux : " Bien que ce bonheur soit à la portée de tous, qu'il puisse intéresser certains esprits et faire naître les regrets de quelques âmes pures et paisibles, il reste à savoir si, parmi les nations actuelles de l'Europe, il en est une seule, je ne dis pas en état d'en goûter les avantages, mais même capable d'en désirer la jouissance".
Circonstances du voyage
L'utopie se présente sous la forme d'une lettre, destinée à John Saville, écuyer, écrite en 1791 et signée depuis Wilson-hall, Berkshire, par un voyageur anglais nommé James Anderson, sans doute en référence au célèbre franc-maçon du même nom.
Anderson raconte à son ami Saville qu'il a dû se rendre, depuis Lisbonne, dans l'île de Tercère, aux Acores, afin de régler un conflit commercial devant un tribunal local. Ayant fait triompher sa cause, il découvre l'ile et rencontre un marin venant d'une ile voisine nommée "Nouvelle Philadelphie". Cette ile vit "sous un gouvernement et une législation indépendante". Anderson décide d'y accompagne le marin pour une visite. L'ile est à l'écart des circuits commerciaux, ne présentant "aucun appât à la cupidité", car dépourvue de mines d'or et de diamants. Dans l'ile, il rencontre un vieillard, "homme d'esprit et rempli de connaissances". L'endroit est paradisiaque grâce à son climat et prospère par la générosité de ses terres. Le régime politique, dans cet environnement favorable, a été "porté à l'état de perfection dont il était susceptible" (p. 9).
Le nom de "Nouvelle Philadelphie" est une référence au projet de William Penn, c'est à dire "la fraternité entre les citoyens de l'État et la bienveillance universelle envers tous les membres de l'espèce humaine". Ce sont trois habitants de Pennsylvanie qui, poussés par la tempête sur cette ile des Açores encore déserte, ont décidé d'y fonder leur république. En Angleterre, ils convainquent des Anglais, des Suisses, des Allemands et des Français de s'établir avec les premiers colons. Puis, les trois pères fondateurs vont recruter dans les colonies anglaises de l'Amérique septentrionale " quatre à cinq cents individus" qui débarquent discrètement dans l'ile pour s'y fixer. La population de l'ile continue à s'accroître naturellement et par l'arrivée d'autres adeptes.
Institutions religieuses
Cette nouvelle société est fondée sur une religion proche de la philanthropie. Son objectif est le bonheur, par l'amour de Dieu et de son prochain. Elle se veut éloignée des perversions d'une Europe, soumise aux despotismes, à l'anarchie, au fanatisme. La législation, qui se doit de considérer la sublimité de l'origine de l'homme est sa destination (la vie éternelle), a pour objet de le "fixer dans cet état de vertu et de sagesse qui [le] prépare et [le] conduit à la suprême félicité" (p.19).
La société est donc théiste, adepte d'une "religion naturelle", éclairée par les "lumières de la raison". Elle s'inspire de religions primitives (Grecs, Egyptiens, Perses, Hébreux) (p. 32) pour former "la croyance universelle des nations". Elle est tolérante à l'égard de ses diverses déclinaisons. Le religion repose sur des dogmes simples, qu'il est inutile et interdit d'approfondir : " ces sortes de discussion ne servent qu'à donner de l'orgueil ou jeter dans le septicisme". Les rites, simples et joyeux, autour de l'eucharistie, sont dirigés par douze prêtres élus par l'assemblée du peuple. Il doivent avoir au moins 50 ans, et un fois élus doivent comparaitre devant l'assemblé qui vérifie leur aptitude. Il sont astreints à deux années de noviciat et vivent à l'écart, en restant accessibles en cas de besoin. Se consacrant à "la piété, la science et la vertu", ils ne peuvent exercer aucune fonction publique. Ils conservent toutefois leur droit de vote comme simple citoyen. En cas de crise, ou de guerre civile, ils sortent de leur réserve et s'interposent comme médiateurs entre les parties, revêtus de leurs habits sacerdotaux (p. 48). En cas d'insuccès de leur démarche, ils se retirent dans le temple fermé, recouvert "en signe de deuil, de cyprès et de voile noir", pour implorer le "père suprême" de répandre "l'esprit de paix et de concorde".
Ils se distinguent des magistrats chargés de veiller à l'éxécution des lois. Ils sont des "magistrats spirituels" chargé de veiller à l'observation des lois de la morale et de la religion, "excellents officiers de morale" selon l'expression de l'abbé de Saint-Pierre (p.50).
Le temple ovale, situé sur un colline verdoyante, est entouré de colonnades corinthiennes. Les femmes y entrent, voilées, dans les galeries latérales qui leurs sont réservées. Un orgue accompagne les hymnes de musique sacrée. Jeunes gens et jeunes filles, de blanc vêtus, porteurs d'offrandes de saison se joignent aux fidèles, pour une confession collective et une bénédiction. Les prêtres vivent avec leur famille dans un batiment latéral, qui comporte une riche bibliothèque garnie d'ouvrages anciens et modernes, ouverte aux habitants de la colonie. Le batiement comporte aussi un cabinet d'histoire naturelle et un observatoire pour l'astronomie et les sciences physiques. La musique accompagne toutes les activités.
Constitution politique
La constitution de la Nouvelle Philadelphie conjuge l'ordre avec la liberté. A cette fin le territoire de l'ile est divisé en collectivités locales appelées Curies. Tous les deux ans, les Curies élisent des délégués à un grand-conseil qui élabore les propsitions de loi soumises à l'assemblée générale du peuple, elle-même renouvelée tous les deux ans.
La constitution prévoit un Sénat, composé de membres élus à vie par les Curies. Cette assemblée est composée d'anciens, de plus de 50 ans, "avec des connaissances profondes dans la législation et l'économie politique" (p. 91). Le élus doivent faire valider leur élection devant un "tribunal" paritaire, composé de sénateurs et de simples citoyens, qui examine leurs connaissances, leurs moeurs et leur conduite politique.
Le Sénat contrôle l'opportunité et la constitutionnalité des lois qui lui sont transmises par le grand-conseil. Il donne à ce titre un avis qui accompagne l'examen du texte soumis aux assemblées dans un délai limité. Puis les chefs de la République soumettent le projet accomagné de son avis à l'assemblée générale du peuple qui a la décision finale (p. 95).
Les chefs de la république sont deux magistrats annuels, nommés par le peuple. Il convoquenet les assemblées, président le sénat, exécutent les décrets, sont les chefs des armées. Il portent le nom de consuls, comme dans la Rome antique. Toujours selon le même modèle, sept tribuns, élus pour un an par l'assemblée du peuple, veillent à la constitution et à la défense de la liberté individuelle en saisissant les tribuanux pour ce faire. Ils suivent les projets de lois et veillent à leur régularité ( p. 97)
Le fonctions judiciaires sont exercées par le prêteur et les vice-préteurs, assistés d'un jury, sur le modèle anglais. Il exercent les fonctions judiciaires civiles comme pénales.
Le reste des magistrats exécutifs est constitué d'édiles, chargés "du soin des édifices publics, de l'observation des lois sur les édifices
particuliers, de la confection et de l'entretien des chemins, etc"
"Tel est le petit nombre des bases sur lesquelles repose notre existence politique. Le code civil est aussi peu compliqué que celui des loix constitutionnelles, et l’un et l’autre ne paraîtraient aux yeux des publicistes européens, qu’une faible ébauche de gouvernement ; mais c’est dans nos mœurs qu’est l’esprit vivifiant, qui anime, soutient et consolide l’ensemble de nos institutions : ce sont elles qui les dirigent vers le but que le législateur s’est proposé, suppléent à son silence et répare les imperfections de son ouvrage " (p. 98).
Favorablement impressionné par sa visite, Anderson retourne dans son pays pour exercer sa charge de parlementaire. Son hôte le complimente sur l'Angleterre et ses grands hommes (Newton, Clarke, Boyle et surtout Addison " dont le nom est si chers aux amis de la vertu et de la piété". Il indique être né à Philadelphie, de parents anglais et être attachés à ce pays qu'il faut défendre de l'anarchie et du despotisme en lui inspirant des sentiments de paix et de modération.
Munis de ces bons conseils, Anderson retourne aux Acores et à l'île de Tercère pour vendre sa cargaison et rembarquer, avec son associé portugais, à destination de Lisbonne, puis de l'Angleterre.
Commentaire
La formule finale de l'avertissement, en forme de "souhait désespéré" ("il reste à savoir si, parmi les nations actuelles de l'Europe, il en
est une seule, je ne dis pas en état d'en goûter les avantages, mais
même capable d'en désirer la jouissance", fait écho à l'excipit de l'Utopie de Thomas More (" il
y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies
dans nos cités. Je le souhaite plus que je ne l’espère").
Le titre du recueil (Opuscules d'un solitaire) évoque Rousseau et ses Rêveries d'un promeneur solitaire.
La structure du récit est semblable à celle de l'Utopie de Thomas More, sans doute en forme d'hommage. Le marin de l'histoire est une sorte de Raphaël Hythlodée. Dans le nom de l'ile transparait l'expérience quaker.
L'auteur cite et s'inspire d'Anthony Ashley-Cooper 3e comte de Shaftesbury ( – ). Philosophe, écrivain et homme politique anglais, en rupture avec Hobbes, il influence Diderot Leibnitz et Thomas Jefferson. Pour ce moraliste, le but de la vertu est l'identification avec l'ordre harmonieux de l'Univers. Il développe une théorie de la vertu morale à la fois rationaliste et sentimentaliste, distincte du contrat de soumission de Thomas Hobbes ou de l'égoïsme individuel. Les œuvres de Shaftesbury sont traduites en français en 1769 et publiées à Genève.
Les idées de Saige sur l'égalité sont transcrites et détaillée dans son utopie. Dans ce cadre champêtre, la richesse est exclusivement foncière. Chaque habitant de l'ile se voit attribuer une parcelle, qu'il ne peut vendre, mais seulement transmettre à ses héritiers. Aucune habitant ne peut disposer de plus de trois parcelles, pour ne pas rompre l'égalité des conditions, qui va au delà de l'égalité des droits.
L'éloge final de l'Angleterre se rattache au courant de l'anglomanie de la fin du 18e siècle. Il englobe les penseurs et les savants, mais se limite, géographiquement, à la campagne anglaise et aux classes moyennes, à l'exclusion des villes et de l'aristocratie qui ne paraissent pas porter les valeurs de cette utopie religieuse, champêtre et agraire, dans la lignée du très populaire Télémaque de Fénelon, ou de la société de Clarens évoquée dans La nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau.
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- Voyage à la Nouvelle Philadelphie, en ligne sur Gallica [ici], numérisé dans le cadre d'un projet consacré à l'Utopie: L'utopie en mode image
- À la bibliothèque Bibliothèque Mériadeck de Bordeaux, disponible sous les cotes D 33386 & DU 4078 (un exemplaire relié, un exemplaire cartonné).
- Anthony Ashley Cooper, Earl of Shaftesbury, The moralists, a philosophical rhapsody. Being a recital of certain conversations upon natural and moral subjects, 1709, [en ligne]
citation en note p. 16 : "An orphan nature, a fatherless world" (THE MORALISTS), traduit par Saige : "une nature orpheline, un monde jouet du hasard"
- Irmgard Hartig, Albert Soboul, Pour une histoire de l'utopie en France, au XVIIIe siècle, 1977, p. 80
- Vita Fortunati, Raymond Trousson, Histoire transnationale de l'utopie littéraire et de l'utopisme,
2008, p. 565 - Le Voyage à la Nouvelle Philadelphie est cité par Anne-Rozenn Morel, dans sa thèse : Les fictions utopiques pendant la Révolution française. Enquête sur les interactions entre réalité révolutionnaire et modèles politiques imaginaires, Université de Rennes 2, Centre d’étude des Littératures Anciennes et Modernes, École Doctorale - Humanités et Sciences de l’Homme, 2007, en ligne, multiples références (32 ; 34 ; 35 ; 37 ; 65 ; 106 ; 116 ; 125 ; 285 ; 290 ; 293 ; 297 ; 320 ; 325 ; 359 ;
363 ; 364 ; 365-366 ; 370 ; 430 ; 481 ; 544-545 ; 585) notamment p. 279. La référence au prénom Joseph est erronée en ce qu'elle renvoie à un cousin de Guillaume-Joseph Saige.
Résumé du livre par Anne-Rozenn Morel p. 473/4 :
"Cette utopie est présentée comme la traductionde la relation de voyage rédigée par Sire James Anderson en 1791. Lors d’un voyage au Portugal, le narrateur découvre une île inconnue : la nouvelle Philadelphie. De longues conversations avec l’un des habitants, un vieillard, lui permettent de connaître l’histoire de cette société, fondée par trois pennsylvaniens ; ceux-ci ont rassemblé autour d’eux des individus de diverses nationalités, dont le point commun était de fuir la corruption de l’Europe. Cette république égalitaire et patriarcale repose sur la religion primitive, considérée comme le seul fondement possible de la cohésion sociale et de la morale.Toute la législation est fondée sur le principe moral de l’amour de Dieu et de son prochain ; les dogmes et le culte sont simples, et le temple est dirigé par un collège de douze prêtres vivant à l’écart de la société, qui ne peuvent prendre part au gouvernement. Toute interrogation métaphysique est interdite. Pour éviter la corruption des villes, les habitations doivent être réparties dans la campagne et le temple est construit en haut d’une colline dominant le pays. La demeure des prêtres comprend une bibliothèque ouverte à tous, plusieurs jours par semaine, ainsi qu’un observatoire et un cabinet d’histoire naturelle. Ces utopiens vivent dans la simplicité et l’innocence : ils ne connaissent ni l’industrie, ni le commerce. Et leur économie repose sur le travail agraire d’une terre généreuse dont ils célèbrent l’auteur divin lors de fêtes champêtres. Les journées débutent et se terminent par un concert, la musique étant considérée comme un moyen certain d’apaiser les passions. Le système politique vise à maintenir un juste équilibre entre la liberté individuelle et l’ordre collectif. La république est dirigée par deux consuls, nommés pour un an par l’assemblée du peuple. Les pouvoirs législatif et exécutif sont séparés : le premier appartient au Grand Conseil formé des délégués élus par chaque assemblée des différentes curies ; le second revient au sénat dont les membres sont élus à vie par le peuple. Le Grand Conseil prépare les lois, le sénat les discute et émet un avis motivé et la décision finale revient à l’assemblée du peuple qui vote. Les fonctions judiciaires sont assurées par le Prêteur et les vices prêteurs. Membre du parlement anglais, le narrateur quitte la nouvelle Philadelphie afin d’honorer ses engagements, et rentre dans sa patrie défendre les droits et la liberté du peuple, éclairé par le tableau de cette république vertueuse." - Anne-Rozenn Morel, Le principe de fraternité dans les fictions utopiques de la Révolution française, in Dix Huitième Siècle, n°41, 2009, p. 120 à 136
- Françoise Sylvos, L'épopée du possible, ou, L'arc-en-ciel des utopies (1800-1850), H. Champion,ISBN : 9782745317162, 2745317164, 2008, 477 p.
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