Attributions du "Moniteur de 1788"
Dans un article paru en 1911 dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine, dont il est le directeur et l'un des fondateurs, Philippe Sagnac fait état de sa découverte d'une "petite brochure de Condorcet, très rare et à peu près inconnue, intitulée Le Moniteur, qui mérite d'être tirée de l'oubli".
L'historien est frappé par la ressemblance du propos du texte avec deux ouvrages de Condorcet : l'un sur les Assemblées provinciales, paru aussi en 1788, et l'autre sur la formation des Communes. Il y reconnait, sans hésiter, "le même fonds d'idées".
La brochure de 50 pages, dont un exemplaire figure à la Bibliothèque nationale sous la cote Lb 39 626, a déjà été attribuée à Condorcet par Antoine-Alexandre Barbier dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes. De son côté, Eugène Hatin, dans sa Bibliographie historique et critique de la presse périodique français, attribue aussi "cette publication très hardie" aux Girondins Brissot et Clavière.
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Bibliographie historique et critique de la presse périodique française, p. 92 |
"Le Moniteur de 1788 est certainement une des brochures les plus remarquables et les plus nettes qu'ait fait naître la convocation des États généraux" déclare Philippe Sagnac qui ajoute : "Peut-être était-ce le début d'un journal qui en resta, semble-t-il, à son premier numéro. S'il en est ainsi, il est regrettable qu'il n'ait pas continué de paraître."
Mais ces bibliothécaires et historiens, qui se fondent sur leur intuition pour identifier le texte, sans autre élément de preuve, se trompent. Et il est surprenant que Philippe Sagnac, en poste à la faculté de Bordeaux durant la Première Guerre mondiale, n'ait pas repéré, sur place, les exemplaires du Moniteur de 1788, ne faisant état que du dernier.
En 1968, Garrett (1935-2022), alors assistant-professeur d'histoire au Dickinson College (Pennsylvanie), revient sur ce pamphlet anonyme pour mettre les choses au point.
Il recense d'abord plusieurs numéros du Moniteur, corrigeant les informations erronées de Philippe Sagnac, en identifiant les trois premiers. Il constate que la Bibliothèque nationale, en France, possède la collection complète du Moniteur comprenant les quatre publications. Le British Museum détient une édition de 38 pages du quatrième numéro. L'Université Cornell possède des versions du même pamphlet en éditions de 48 et 50 pages. On trouve aussi Le Moniteur à l'Université Harvard (édition de 48 pages du quatrième numéro), à l'Université de Princeton (édition de 50 pages du quatrième numéro) et à la Bibliothèque publique de New York.
Poursuivant ses recherches, Clarke William Garrett identifie l'auteur des pamphlets en la personne d'un avocat bordelais peu connu, mais portant nom illustre, source de confusion, Guillaume-Joseph Saige, identifié par un de ses contemporains, l'avocat-publiciste Pierre Bernadau.
Garret rappelle le contexte historique. En 1788, le Parlement de Bordeaux, qui a refusé l'enregistrement de l'édit royal sur les assemblées provinciales, est suspendu et exilé à Libourne. Le milieu parlementaire réclame la réunion exceptionnelle de l'assemblée de la Commune. G.J. Saige, très engagé dans le mouvement, se fait l'historien des États de Guyenne et de la Commune de Bordeaux, rédige les discours de Gaufreteau de La Gorce, manque de peu d'être élu en mai 1789 pour représenter le tiers état à Versailles.
Clarke William Garrett recense ses œuvres de Saige, publiées tout aussi anonymement, et entreprend une comparaison méthodique du contenu de deux d'entre elles (le Catéchisme du citoyen et L'ami des trois ordres) avec les quatre numéros du Moniteur.
Par la méthode du faisceau d'indices (allusion du texte à la ville Bordeaux et à l'histoire parlementaire de la ville, références inhabituelles et répétées au Sénat, aux plébéiens, etc.) il valide l'attribution faite par Bernadau et voit dans le texte de Saige "une réponse provinciale à la crise politique de 1788". Il note que, digne représentant de sa cité et de sa classe, Guillaume-Joseph Saige s'est réfugié dans le silence quand la Révolution a fracassé les rêves de sa philosophie.
Aujourd'hui, les procédés de l'intelligence artificielle apportent un outil sophistiqué pour la comparaison des textes. L'analyse stylométrique compare leur lexique, leur syntaxe, les chaînes de caractères, confirmant l'analyse du professerur Garret.
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- On ajoutera que c'est Guillaume-Joseph Saige qui a rédigé le discours, qualifié d'éloquent par Bernadau, qui porte justement sur le rétablissement des états de Guyenne. Le discours est prononcé ou lu le 20 novembre 1788 à Bordeaux, dans l'église des Jacobins, par le journaliste Gaufreteau de la Gorce. Second rédacteur-propriétaire du Journal de Guienne, Henri-Elisabeth Gaufreteau de La Gorce, dit "chevalier de Gaufreteau", né le 25 octobre
1744, capitaine d'infanterie, s'occupe de littérature et de
théâtre, collabore au Journal de Guienne jusqu'en 1700, émigre en
1792. Il rentre à Bordeaux, à la fin du 18ᵉ siècle, et meurt le 27
novembre 1820. Cf. P.J O'Reilly, Histoire complète de Bordeaux, 2ᵉ éd., Paris, 1863, t. III, p. 560 et suiv.
[ici].
- Sur Bernadau, voir le livre de Michel Colle : Pierre Bernadau, Le grincheux de Bordeaux, Dossiers d'Aquitaine, 2016 et son blog Pierre Bernadau Extraits des Tablettes (mars 1787-avril 1852)
- Philippe Sagnac, Condorcet et son «Moniteur» de 1788, Revue d'histoire moderne et contemporaine, tome 15, n° 3, 1911, pp. 348-351
- Clarke W. Garrett, The Moniteur of 1788, French Historical Studies, Vol. 5, No. 3 (Spring, 1968), pp. 263-273 (11 pages)
- Ahmed Slimani, La modernité du concept de nation au XVIIIe siècle (1715-1789) Apports des thèses parlementaires et des idées politiques du temps, Chapitre II. Une nation constitutionnelle déclarée, p. 475-525
- George V. Taylor, Noncapitalist Wealth and the Origins of the French Revolution, The American Historical Review, Vol. 72, No. 2 (Jan., 1967), pp. 469-496 (28 pages)
- Elie Carcassonne, Montesquieu et le problème de la constitution française au XVIIIe siècle, 1927, p. 471 à 478 (analyse de la pensée de Saige)
- The manual of a free man, or Reasonable exposition of the fundamental points of universal political right [electronic resource] : (originally published in Holland before the French Revolution) translated from the French by a citizen of Virginia, with notes by the translator.Attributed to Saige by Forrest Bowe in correspondence with the American Antiquarian Society (Sept. 14, 1951). Bowe identifies Philip Mazzei as translator. Mazzei, Filippo, 1730-1816, translator, Richmond: : Printed by John Dixon., M.D.CC.XCIX. [1799] [ici]


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