Attribution du "Code national" (1789)

 



 

Dans la note 14, p.  267 de l'article cité dans le billet précédent, le professeur Clarke William Garrett affirme, sans autre commentaire, que l'ouvrage "Code National ou Manuel françois à l'usage des trois ordres" ne saurait être attribué à Guillaume-Joseph Saige. 

Il faut donc vérifier et étayer cette affirmation laconique. 

Deux versions du "Code national" 

Il existe en effet deux éditions du "Code national" :

Une première édition est initialement publiée à Genève, en 1788, sous le titre Code National dédié aux États Généraux, sans références d'auteur. Elle compte 233 pages, comporte un Avant-propos (pp. iii-iv) et une Table des chapitres, au nombre de XXV (pp. v-vi). 

Le Dictionnaire des ouvrages anonyme
(Tome I, p. 627), de Barbier, attribue le livre à Charles-Pierre Bosquillon. Le livre serait aussi paru à Londres (selon Philippe Asselin, La chute de la Bastille, mythes et réalités, 2025, p. 49).


Une autre édition du "Code national" est publiée "En France", en 1789, sous un titre plus développé :  Code National ou Manuel françois à l'usage des trois ordres, et principalement des députés aux prochains États généraux.
 Il est mentionné, à la suite du titre de l'ouvrage, qu'il est dû à "
l'auteur du Catéchisme du citoyen et pour servir de suite à cet ouvrage". 
Dans cette édition, si le nombre de pages est différent de la première édition (191 pages contre 233), le texte est strictement le même, comme l'avant-propos et la table des XXV chapitres. 
On note seulement, dans cette autre édition, la différence des caractères d'imprimerie qui ne font plus appel aux 
ſ (s long), mais qui continuent à utiliser le "oi" à la place du "ai" (exemple : refusoient, manqueroient, resteroit, seroit, jugeoit etc...). 
La police de caractères semble la même que celle de la première édition (Garamond ?).

Il résulte du fait que le contenu des deux textes est identique qu'ils ne doivent être attribués qu'à un seul et même auteur.

 L'hypothèse  n°1 : Charles-Pierre Bosquillon

Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes, (Tome I, p. 627).

Il existe peu d'information sur Charles-Pierre Bosquillon, premier auteur supposé et identifié par le Dictionnaire des anonymes.  Né en 1734, Bosquillon est avocat au Parlement de Paris, ensuite représentant de la commune de Paris en 1789, puis électeur, en 1790, de la section de l’Observatoire (8e Lb40. I205)- ici-, enfin juge de paix en 1791. Il est tué en septembre 1792, massacré dans sa prison le 3 septembre 1792 [voir ici p. xxvj]. On ne connait pas d'autre texte de cet auteur.

C. W. Garret doit se référer à cette mention de Barbier dans le Dictionnaire des anonymes. L'ouvrage de Barbier, édité 1872 et 1879  n'indique jamais les raisons qui justifient ses attributions, ni ses sources et peut comporter quelques erreurs.

Un autre auteur, Ahmed Slimani, semble reprendre cette attribution à Charles-Pierre Bosquillon dans son livre La modernité du concept de nation au XVIIIe siècle (1715-1789) Apports des thèses parlementaires et des idées politiques du temps, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2004, dans sa note 3804, alors même qu'il attribue, dans la plus grande confusion, le Code national tantôt à Guillaume-Joseph Saige (cf. sa note 4198 ) tantôt à J. Saige (pour Joseph Saige, son cousin, avocat général à Bazas) dans ses notes 327336173808

L'hypothèse n° 2 : Guillaume Joseph Saige


 

Cette deuxième hypothèse repose exclusivement sur le sous-titre de l'ouvrage qui désigne "l'auteur du Catéchisme du citoyen, et pour servir de suite à cet ouvrage" comme le rédacteur et l'auteur du livre. 
La mention "Saige",  tracée au crayon de papier
 à côté de la mention, a sans doute été rajoutée ultérieurement et à la main par un bibliothécaire au moment du classement de l'ouvrage, en s'appuyant toujours sur le Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier, qui attribue, à juste titre, "Le Catéchisme du citoyen" à Saige. 
On a vu que Guillaume-Joseph Saige protégeait son anonymat avec cette mention, utilisant le succès de son "Catéchisme". 
C'est ainsi qu'un autre texte, courte brochure de 14 pages intitulée "L'ami des trois ordres, ou réflexions actuelles sur les dissensions actuelles", est attribué à l'auteur du "Catéchisme du citoyen", que Barbier identifie naturellement comme étant Saige.


Usurpation d'anonymat

Concernant l'auteur du Code national, pour choisir entre les deux hypothèses (Bosquillon ou Saige), il faut donc examiner le fond, le contenu de texte, pour apprécier sa compatibilité, non pas avec l'œuvre de Bocquillon dont on ne sait rien, mais avec l'œuvre de Saige, le "Catéchisme du citoyen" et les autres œuvres censément attribuées à l'auteur du "Catéchisme du citoyen".

Dans la seconde édition du Code national, si les références à l'histoire des assemblées placées auprès des rois des trois races, est reprise par Saige dans d'autres ouvrages, le style véhément de l'auteur Code national 1789, ses références, ses longs développements historiques, son plan désorganisé, révèlent un homme de la capitale, proche du Parlement de Paris, un polémiste qui s'éloigne du style concis et analytique de Saige et traite de questions qui sont étrangères à ce dernier (liberté de la presse - chap. XX- ; du secret inviolable des lettres confiées à la poste - chap. XXI -).   

Cette analyse est renforcée par la lecture du libelle "L'ami des trois ordres, ou réflexions actuelles sur les dissensions actuelles". Le style, le contenu et les références sont bien à la manière de Saige, dont l'esprit de concorde, naïf quant au renoncement à leurs privilèges des ordres favorisés, se refuse à stigmatiser la noblesse et le clergé, préférant concentrer ses critiques sur le despotisme du seul pouvoir monarchique.

Malgré l'introduction empreinte de modestie du Code national, qui peut donner le change et évoquer d'autres avant-propos de Saige, on peut penser en effet, que la mention "par l'auteur du catéchisme du citoyen" a été ajoutée à la version de 1789 pour faire vendre un texte qui n'est pas de la plume de Guillaume-Joseph Saige, mais de celle, inchangée, de Charles-Pierre Bosquillon.

Si la mention est un témoignage du succès du Catéchisme du citoyen, elle est ici détournée et réutilisée au profit d'un usurpateur. 

On doit donc considérer que Bocquillon, ou plus probablement son éditeur-libraire, s'est approprié la réputation de l'anonyme de Bordeaux, auteur du "Catéchisme", pour accréditer les thèses du livre et profiter d'une réputation et accroitre ses ventes. 

Cette pratique, inhabituelle dans l'histoire du livre, d'une usurpation d'anonymat, ouvre à une intéressante réflexion sur la notion d'auctorialité. 

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