Caton, ou Entretien sur la liberté et les vertus politiques
L'ouvrage Caton, ou Entretien sur la liberté et les vertus politiques,
parait (prétendument) à Londres en 1770. Il est dit " traduit du latin
par M. Saige, Avocat au Parlement, avec des remarques". C'est une publication dans un semi-anonymat : Si l'auteur latin, est inconnu, son traducteur s'identifie comme M. Saige, avocat au
Parlement, dont on peut penser qu'il est aussi l'auteur de la préface et des
remarques (pages 85 à 110). Le dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier (p. 539) attibue explicitement l'ouvrage à "Saige, avocat à Bordeaux" et mentionne une réédition à Utrecht en 1781, en format in-12 au lieu du format in-8 initial.
Le Caton dont s'agit dans l'ouvrage n'est pas Caton l'ancien (234 -149 avant J. C.), mais son arrière-petit-fils, Marcus Porcius Cato, dit Caton le Jeune ou Caton d'Utique (95 - 46 av. J. C.), lequel préfère
se suicider plutôt que de devoir mendier le pardon de César. Il est le
contemporain de Cicéron, dont il est aussi question dans le texte. Comme de son ancètre, l'Histoire en retient l'image d'un modèle de rigueur et de vertu.
L'impression du livre hors de France et l'indication d'une traduction depuis le latin sont des procédés destinés à éviter la censure. Il est probable que le livre soit en réalité imprimé en France. La censure n'est sans doute pas dupe du procédé, non plus que de la référence à une prétendue traduction.
Antoine de Sartine, est alors directeur de la librairie (de 1763 à 1774). Il cumule cet emploi avec celui de lieutenant général de police à Paris. Dans les interstices du Code de la Librairie de 1723, rendu obligatoire en province en 1744, se développe une forme nouvelle de « permission tacite » qui laisse imprimer et diffuser en France un livre d’origine étrangère ou dite telle, en l'exemptant du contrôle de la Chancellerie.
On sait les rapports complices de Diderot et Malesherbes, lequel développe la pratique de l'impression en France d'un livre qui se dit imprimé à l'étranger avec la formule : « À (nom d’une ville étrangère) et se trouve à Paris, chez (nom du libraire qui l’avait fait imprimer en France) ». Ainsi la librairie dans le royaume ne souffre pas trop de la concurrence étrangère !
La citation du titre O nomen dulce libertatis ! ( O doux nom de liberté !) est tirée de Cicéron (Seconde action contre Verrès, discours dixième, De Suppliciis LXIII).
L'ouvrage Caton, ou Entretien sur la liberté et les vertus politiques a du succès puisqu'il est réédité en 1771, 1781 à Utrecht et en 1795 à Paris, en supplément à l'ouvrage "Système social, ou principes naturels de la morale et de la politique. De l'influence du gouvernement sur les mœurs", tome second, chez Servière, librairie du Foin-Jacques, p. 333 et suiv.
L'original de ce dernier ouvrage, paru initialement en 1773, et qui ne contenait alors pas ce texte, est attribué au baron d'Holbach.
Caton, ou Entretien sur la liberté est peut-être inspiré des Entretiens de Phocion, de Mably, publié en 1763, présenté, sur le même modèle, comme traduit d'un livre de Nicoclès, compagnon de Phocion, homme d'État athénien.
Une inspiration plus ancienne, mais plus directe, peut venir des "Catos' Letters", série de 114 essais publiés en Angleterre de 1720 à 1723 par John Trenchard et Thomas Gordon, et largement diffusés en Amérique du Nord - comme Caton, ou Entretien sur la liberté, selon l'indication donnée par Saige à la fin de son avertissement, en forme de constatation ou de voeu pieux -.
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| Exemplaire de 1723 possédé par John Adams |
Comme Machiavel (Discours sur la première décade de Tite-Live -1517), l'abbé de Vertot (Histoire des révolutions arrivées dans le gouvernement de la République romaine - 1719), Montesquieu (Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence -1734), Linguet (Histoire des révolutions de l'Empire romain -1766), Saige s'appuie sur les exemples de l'antiquité gréco-romaine pour illustrer et fonder sa réflexion politique.
Avertissement
Ode à la liberté
Julius Melesigonus est l'anagramme de Gulielmus Jonesius [ici], en réalité le juriste et linguiste orientaliste Sir William Jones. Ses opinions libérales, dont témoigne cet écrit, l'empêchent d'être retenu comme professeur de droit à l'université d'Oxford en 1780.
.../...
O quae paratur copia fulminis centum reposti navibus, improbos Gallos & Audaces Iberos civibus haud nocitura frangat. (Oh, quelle abondance de foudre est préparée pour cent navires, pour briser les méchants Gaulois et les audacieux Ibères, sans nuire à leurs citoyens !) - page 16 -.
Texte et remarques
C'est ainsi qu'il aurait souhaité l'assassinat de Sylla comme exemple dissuasif pour les tyrans. Dans la note 4, Saige défend la théorie du tyrannicide. Le despotisme fait sombrer le peuple dans la léthargie "à laquelle la plus tumultueuse anarchie est préférable" (p. 21).
" Dans une situation pareille, il faudrait les plus terribles révolutions pour tirer de leur sommeil des hommes qui ont perdu tout sentiment de leur dignité." (ibidem).
" Quoique le législateur ne puisse guère espérer de rendre ses citoyens éternellement libres et heureux, il peut, en donnant à l'État une constitution robuste, lui assurer une durée de plusieurs siècles, lier tellement les lois aux mœurs, qu'ellee soient longtemps le soutien de la liberté publique" ( p. 24).
Dans la note 6, Saige préconise un gouvernement mesuré, avare d'honneurs comme de sanctions. Il envisage la limitation et même la suppression de la peine de mort : " Il serait bien plus honorable au législateur si elle était totalement inconnue et qu'il eût pu trouver les moyens de prévenir les crimes qui la rendent nécessaire" (p.89).
Il critique Les philosophies de Démocrite et d'Epicure qui enseignent que " l'amour-propre est le seul mobile de nos actions", au profit de "l'amour du beau" enseigné par Socrate et Platon.
Dans la note 7 Saige commente : " On regarde aujourd'hui l'amour de la patrie, le dévouement à la mort pour le salut de son pays, le désintéressement et le renoncement à ses intérêts particuliers comme des extravagances pareilles à celle de la chevalerie errante". "L'intérêt particulier n'est qu'une source de troubles et de discorde" (p. 38).
"Le bonheur de la société ne peut consister que dans l'affaiblissement des intérêts privés et dans la force de l'intérêt général" (p. 39).
Il invoque "la Religion, consolation des âmes justes, effroi des scélérats. Malheureux qui a fermé son âme à ses douces influences !". Il convoque l'Être suprême, auteur de "l'admirable structure de l'univers" (p. 48).
La note 8 veut démontrer le lien entre la religion et le bonheur des sociétés. C'est en effet la religion qui permet à l'homme de renoncer à soi-même dans l'espérance d'une consolation dans l'au-delà. Les philosophies de Démocrite et Épicure sont la cause de la décadence de Rome : " c'est à des laboureurs et non à des sculpteurs, des architectes ou des comédiens que la République est redevable de sa gloire". Les figures tutélaires de Curius et Cincinnatus sont invoquées (p. 53).
Favonius observe que "les Républiques nourrissent souvent dans leur sein leurs plus dangereux ennemis" (p. 57) et suggère quelques défenses : éviter la concentration du pouvoir exécutif : " Que les lois évitent de donner à un seul Magistrat ou même à un corps de magistrature un pouvoir trop étendu" (p. 58). " Les peuples soumis au gouvernement monarchique n'ont pas tardé à perdre leur liberté"(p. 59). Le gouvernement héréditaire, qui écarte les élections, aggrave la situation, avec le risque de passer de "l'administration d'un homme à talents sous celle d'un imbécile" (p.60). Il faut "partager le pouvoir en différentes parties qui s'imposent et s'observent réciproquement" (ibidem)."'L'égalité est la base de la liberté" affirme l'auteur. Saige développe dans la note 10 la notion en indiquant qu'à l'égalité de droit, doit s'ajouter l'égalité des conditions, c'est-à-dire "l'égalité de puissance et de richesse". Il invoque les exigences du "contrat social", parmi lesquelles "la communauté des biens". Lycurgue "bannit de Sparte les richesses et la pauvreté… L'accès à des dignités fut libre à tout homme de mérite". Aucune classe ne doit posséder des privilèges héréditaires (p. 63). Il faut aussi veiller à éviter la trop grande inégalité des fortunes : " Il ne suffit pas, pour la sûreté de la liberté publique, que les lois veillent au maintien de l'égalité des conditions, si elles ont négligé de pourvoir à la trop grande inégalité des fortunes" (ibidem)
Dans la note 11, Saige souligne, à cet égard, les effets néfastes du commerce : " Les lois doivent empêcher qu'il ne se forme aucune de ces fortunes redoutables". La loi doit obliger les magistrats à rendre compte de leur administration et limiter la durée de leurs fonctions (p. 66).
Saige prône, dans la note 12, la réunion fréquente des assemblées de la Nation. Il distingue les "objets de législation" des "objets de gouvernement", préfigurant la distinction entre pouvoir législatif et pouvoir règlementaire. Il considère cette distinction, généralement ignorée, comme "la base du droit public".
La note 13 applique à l'histoire moderne les réflexions de Caton. Il observe l'existence originelle des assemblées dans les pays de l'Europe post-romaine. Mais désormais "l'Europe renferme moins de peuples libres que de nations soumises au gouvernement arbitraire".
La note 14, la plus développée, reprend les théories du contrat social de Jean-Jacques Rousseau, qui n'est pas nommé, et en reprend les formules : " La loi est l'expression de la volonté générale et la délibération libre qui l'établit est le seul signe de la liberté politique". La société n'accède à la liberté que sous l'empire de la loi. "Le despotisme est un mal infiniment plus grand que l'anarchie. Celle-ci donne quelquefois du ressort aux âmes et souvent l'on voit, du sein de la plus horrible confusion, sortir l'ordre le plus admirable". "Sans des principes fondamentaux et un système de législation qui règle la constitution de l'État, il ne peut exister de véritable liberté" (p. 104). " Les lois et la liberté ayant un rapport essentiel, et leur existence se trouvant liée par la nature des choses, il n'est pas à douter que l'instituteur d'une République ne doive, en traçant le plan de son édifice, porter la vue sur la liaison qui est entre ces deux objets afin que ce rapport ne se trouve point altéré dans son système" (p.107).
La note 15 synthétise les opinions de Saige et annoncent ses ouvrages ultérieurs, s'inscrivant dans la vulgarisation du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Il prône la démocratie directe de préférence à la démocratie représentative dont il redoute les dérives, le despotisme d'un homme ou d'un groupe étant toujours suscepetible de renaitre inopinément. Ainsi le mandat impératif est-il préféré au mandat représentatif, dont Sièyes se fera le théoricien.
" Les peuples qui ont des représentants sont aussi peu libres que ceux qui sont qui sont soumis à un despote, car les volontés d'une nation ne peuvent pas plus résider dans quatre cents hommes que dans un seul. Dès qu'ils ne sont plus de simples commissaires, qu'ils peuvent agir sans consulter ceux qui les ont nommés, les lois qu'ils font ne sont plus les volontés de la nation mais bien les volontés d'un petit nombre qui compose alors tout l'État et qui exerce le despotisme sur le peuple qui n'est plus rien. Si le temps de leur fonction est restreint à un certain espace de temps, par exemple, à sept ans, ce sont des despotes septennaires, et la nation ne jouit d'une vraie liberté que lorsque ce terme est échu. Elle en jouit pour le perdre presque aussitôt par une nouvelle élection. Si les peuples sont heureux c'est par la vertu des représentants et non par la bonté de la Constitution" .../... " Rien, en effet, dans une vraie République, ne peut ôter au citoyen, membre de l'association, le droit de donner sa voix dans les affaires qui la concernent. Et c'est la pluralité de ces voix que résulte la volonté générale qui ne pourrait être connue d'une autre façon (p. 109).
Favonius déplore de déclin de Rome, en appelle à Brutus et à Virginius, légitimant ainsi, par allusion, le recours aux armes et au meurtre pour rétablir la République (p. 83).
"Que le tyran tombe, que les lois soient vengées et je meurs content" (p. 84) est l'explicit de l'ouvrage.
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"L'article liberté politique, publié dans le même volume, et qui définit cette dernière comme « la conservation des droits que la nation s’est réservée dans l’établissement de la société civile »⁸. Cette conception est illustrée par un extrait des Remarques du Caton de Guillaume Joseph Saige (1746-1804)¹ qui met en lumière « les rapports réciproques de la liberté et de la loi ». Dans cet ouvrage, auquel Robinet emprunte un long extrait, sans comme souvent en mentionner la source, l’avocat bordelais souligne que « comme la liberté politique donne l’être à la loi, celle-ci le donne à la liberté civile », suggérant à la suite de Rousseau, qu’une nation dépourvue de liberté ne saurait avoir de loi². De manière significative, ces réflexions sont immédiatement suivies par un long passage tiré des célèbres Cato’s letters de Thomas Gordon sur la nature et l’étendue de la liberté civile³. L’éditeur a cru bon toutefois de souligner l’« enthousiasme » parfois outré pour la liberté de l’auteur britannique qu’il attribue à la nature de la constitution et au caractère de la nation anglaise⁴. L’esprit « républicain » qui se dégage des extraits cités de Rousseau, Mably, Saige et Gordon⁵, est cependant assez largement tempéré par d’autres extraits d’œuvres choisis qui continuent de confier au seul monarque le soin de donner des lois destinées à faire le bonheur de son peuple."
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⁸ liberté politique (D.U. (1782), t. XXIII, 208).
¹ Caton ou entretien sur la liberté et les vertus politiques, traduit du latin par M. Saige, Avocat au parlement, avec des Remarques (Londres 1770), 98-106. Sur cet auteur voir Keith Michael Baker, « A Classical Republican in Eighteenth Century Bordeaux : Guillaume Joseph Saige in Inventing The French Revolution (Cambridge : Cambridge University Press, 1990), 128-152 et plus récemment Mark Hulliung, From Classical to Modern Republicanism : Reflections on England, Scotland, America and France (NewYork : Routledge, 2020), chap. 3 qui conteste le terme « républicain classique » pour Saige et souligne la « modernité » de son républicanisme contractualiste.
² liberté politique (D.U., (1782), t. XXIII, 209-213). On notera que dans cet article, Robinet est plus novateur que De Felice qui dans le Code de l’Humanité ne fait que reprendre à ce propos les développements de Montesquieu (liberté, C. H. (1778), t. VIII, 416-419).
³ liberté politique, (D.U. (1782), t. XXIII, 213-226).
⁴ liberté politique (D.U., (1782), t. XXIII, 217).
⁵ Sur la présence d’un discours « républicain » dans le Dictionnaire de Robinet voir François Quastana « Le discours sur la réforme dans la Bibliothèque de l’Homme d’État de Robinet » (2016,) 353-365.


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