L'ami des trois ordres


 L'ami des trois ordres ou réflexions sur les dissentions actuelles, par l'auteur du Catéchisme du citoyen est une brochure de 14 pages parue en 1789, sans indication de lieu, attribué à Saige par le Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier.

Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes. Tome I. A-D /p. 134

 Il faut examiner d'abord le contenu du texte avant de pouvoir l'attribuer à son auteur. 

Contenu

Ce texte de 14 pages relève de la catégorie des pamphlets pré-révolutionnaires. En 1789, il en circule des milliers (Antoine de Baecque en relève 3305 en 1789). "L'ami des trois ordres" répond aux caractéristiques que l'historien américain Vivian R. Gruder énumère pour les définir :

"1. Un prix relativement peu élevé, les mettant donc à la portée d'un public assez large, et même populaire ;
2. Dans l'ensemble, une brièveté textuelle qui permettait une lecture rapide ;
3. Une voix narrative et un genre avec lesquels le public était familiarisé ;
4. Un niveau de discours suffisamment simple et direct pour être facilement compris."

 Le propos de la brochure se veut rassembleur, dans un contexte de "dissensions". Les divisions et les oppositions entre les ordres, auxquelles il est fait allusion, seraient le fait d'une cabale. L'indignation du tiers état a été détournée vers la noblesse et le clergé. Si certains privilèges sont abusifs, ce ne sont pas eux qui ont plongé la nation dans la servitude. Au lieu de s'opposer aux deux autres ordres, le tiers état devrait s'y allier pour lutter contre l'arbitraire royal : 

  "Le tiers état, avant de s'élever contre les classes privilégiées, devrait commencer par briser conjointement avec elles la chaîne commune qui les accable et par détruire complètement le pouvoir arbitraire, qui pèse également sur les grands et es petits, sur les nobles et les plébéiens" (p. 4).
En s'appuyant sur l'historien anglais Dalrymple et sur son histoire de la constitution des parlements, l'auteur manifeste sa confiance dans le rôle naturellement prééminent du tiers état :
" Dans une constitution libre et bien réglée, il acquerra naturellement, et par la seule force des choses, la prépondérance à laquelle il aspire"

Mais il craint ses "démarches prématurées" inspirées par des "raisonneurs" ... "dangereux et perfides". Car la division des ordres favorise le despotisme.  L'auteur plaide pour l'union sacrée des trois ordres contre le despotisme royal qui a lutté contre le privilège des Communes, car les bourgeois des villes se sont vu retirer le droit de choisir leurs élus, désormais nommés pour être complaisants.
L'auteur dénonce le rétablissement de la taille, autrefois abolie, et l'accroissement de son fardeau sur le tiers état  : "dix fois au-delà de ce qu'elle était originairement" (p.8). Il condamne (p. 8) les enregistrements forcés contre les parlements, les lettres de cachet, signées en blanc. Il stigmatise les mesures répressives prises contre les parlementaires visant à les faire taire (p. 11), évoquant, "au milieu du sanctuaire des lois, deux magistrats victimes de leur zèle pour la Constitution" (enlèvement de d’Eprémesnil et Goislard de Monsabert).

dessiné par Veny et Girardet ; gravé par Cl. Niquet

Il en appelle (p. 12) à "une constitution sage et bien balancée".  Il conjure l'ordre ecclésiastique de " renonce(r) à d'injustes immunités"... "annoncez que vous contribuerez… au soutien et à la défense de l'État". 

Même requête pour la noblesse : "vous partagerez également avec les plébéiens le fardeau des subsides".  
Et, s'adressant au peuple (p.14) : "content du sacrifice que ces deux ordres font de leurs privilèges pécuniaires" n'ébranlez pas "l'antique édifice de la Constitution". L'auteur ne doute pas que Noblesse et Clergé renonceront d'eux-mêmes à leurs privilèges et consentiront à l'impôt ! Il souhaite, dans une conclusion empreinte d'un optimisme naïf  :" que la constitution des états-généraux soit le signal de la concorde générale", pour que "l'édifice du bonheur public soit enfin solidement assis sur la base inébranlable des lois" !

Attribution

 Sachant que la mention "par l'auteur du Catéchisme du citoyen" n'est pas la garantie de l'authenticité de l'auteur (voir ici), il faut vérifier la cohérence du texte avec les idées de Guillaume-Joseph Saige, sans s'en tenir seulement à l'affirmation de Barbier dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes.

Les critiques virulentes contre le tiers état ("une tourbe aveugle, qui s'agite au hasard" -p. 5-), prétendument dirigé par des "raisonneurs", ses réclamations étant "gâtées par le ton d'aigreur et d'animosité", "exagérées", "dans l'ignorance de la constitution" (p. 10) font douter de la bienveillance de l'auteur à l'égard du peuple, qu'i accuse au surplus d'une quasi-trahison : 
"L'Ordre plébéien, oubliant la cause de la liberté publique, sa propre dignité et son propre intérêt, rend le Trône arbitre de ses demandes et de la constitution, et lui fonde ainsi, par son imprudence, un pouvoir redoutable sur la base des divisions nationales".  (p. 10)
Au vu de ces seuls éléments, on pourrait penser à un auteur hostile au tiers état, dissimulé sous le titre de  "l'auteur du Catéchisme du citoyen" pour tromper son lectorat et développer des idées contraires aux idées prérévolutionnaires et rousseauistes de Saige.
 
Cette hypothèse est pourtant démentie par le reste du contenu du texte. Les références, en notes, au rôle des parlements pour limiter les pouvoirs de la monarchie, en insistant sur l'exemple anglais, sont familières à Saige. De même que son indignation contre les atteintes aux libertés des parlementaires. Le style est le même que celui du Catéchisme, ou du Manuel, plus pédagogique que pamphlétaire.
Le peuple, vilipendé, est aussi reconnu dans ses objectifs, puisque "la plupart de ses réclamations [sont] justes et bien fondées" (p. 10). Les reproches concernent surtout "cette tourbe lâche et corrompue d'habitants de la Capitale, tremblant sans cesse sous la verge d'une police rigoureuse et dans la crainte perpétuelle des espions et des délateurs, dont ils sont entourés, ce ramas d'hommes sans énergie et sans courage" (p.10/11). Ce peuple soumis et apeuré n'est pas le vrai peuple, celui de Rousseau, célébré dans le Catéchisme et le Manuel. 
 
 Il y a là l'anathème d'un provincial contre le seul peuple de Paris, qui n'a pas eu le courage de s'élever, en mai 1788, contre l'enfermement des deux parlementaires, d’Eprémesnil et Monsabert, qui avaient eu le courage de faire voter à leur assemblée une protestation contre les projets royaux de bâillonnement des Parlements par la création des cours plénières. Selon leur motion, ces projets  "menaçaient la constitution de l’État et de la magistrature ". Aussi rappelaient-ils "le droit de la nation d’accorder librement les subsides, par l’organe des États généraux librement convoqués et composés ; l’inamovibilité des magistrats ; le droit pour chaque citoyen de n’être jamais traduit, en aucune matière, devant d’autres juges que ses juges naturels". Le thème est largement repris et commenté dans la série des quatre articles du Moniteur de 1788

Pour Saige, défenseur de Parlements représentants de la Nation, le péril est dans le despotisme. Les dissensions entre les ordres leur font oublier leur ennemi commun. 
La querelle des ordres apparait donc accessoire à Saige, au moment où Sieyès en fait la querelle principale avec son libelle Qu'est-ce que le tiers état ?.
Saige manque le tournant de l'histoire. À cet égard, le livre marque une étape décisive dans la vie de son auteur qui, à partir de ce moment, se détourne de la réflexion politique pour se consacrer à la philosophie, à une religiosité poétique et à l'utopie. S'éloignant des fureurs de la Révolution, il la traverse sans dommage, contrairement à son cousin François-Armand, maire de Bordeaux, guillotiné, victime de la Terreur. 
Guillaume-Joseph Saige meurt en 1804, à l'âge de 58 ans.
 

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